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MON PREMIER PONTALON LONG

MON PREMIER PANTALON LONG

Après les vacances scolaires, j'entrais dans ce fameux Lycée Français, un établissement laïc, où l'état d'esprit correspondait mieux à mon tempérament. Habitué aux coutumes des frères, le premier jour, je me présentais en classe vêtu d'un pantalon court, ce qui provoqua un rire général car mes camarades portaient tous des pantalons longs. À la fin de la journée, le professeur de français me mit tout de suite à l'aise en me faisant remarquer que si je voulais m'intégrer vite et ne pas être ridicule, il fallait que je coupe le cordon ombilical qui me liait encore aux usages des frères, autrement dit, porter des pantalons longs comme les autres, éviter de faire le signe de croix au début de chaque cours et surtout ne pas inscrire les lettres J.M.J. initiales de Jésus, Marie, Joseph, en haut d'une page d'écriture.
Rentré chez moi, je me précipitais au café de la rue d'Aboukir, situé près de la gare de Sidi Gaber, pour me confier à mon père qui venait souvent dans ce lieu boire un café et jouer au trictrac avec ses amis. Je me rendais à cet endroit seulement quand j'avais des soucis. Je savais donc que ma présence ici n'allait pas plaire à mon père. Tandis que je le cherchais des yeux, l'un de ses amis me fit signe qu'il était sur la terrasse. Souriant et décontracté, mon père fumait une "Coutarelli" et commençait à peine sa partie de trictrac. Dès qu'il m'aperçut, il fronça les sourcils et me demanda sèchement de ne pas l'interrompre avant qu'il ait fini sa partie. Il me fit attendre un certain temps, puis, voyant que je ne tenais pas en place, il demanda au "ahwagui", le cafetier, de me servir un café "mazbout", à peine sucré, et de le marquer sur son ardoise.
- Moins je te vois ici mon fils, mieux je me porte, me dit-il sans lever les yeux de ses pions. Alors ! Qu'est-ce qui t'amène ? me demanda-t-il.
Je lui fis part de mes soucis, en lui expliquant que j'étais le seul élève de la classe à porter encore des pantalons courts. Après m'avoir écouté, mon père leva les yeux vers moi et me regarda en ricanant. Puis, comme il le fait d'habitude quand il est fauché, il retourna les revers de ses poches pour me montrer qu'il n'avait pas une piastre sur lui.
- Regarde mes poches fiston ! Plus net que ça tu meurs ! "Nedif !", propre ! me dit-il. L'intérieur est un désert ! Même une mite ne s'y hasarderait pas, elle crèverait de faim !
- Papa ! ai-je insisté. S'il te plaît, fais quelque chose pour moi. je ne pourrais plus me présenter à nouveau dans cette tenue ! J'ai quinze ans papa !
- Pourquoi tu t'en prends toujours à moi, fils ? Sollicite ta mère de temps en temps !
- C'est déjà fait papa ! Maman ne peut rien faire pour moi ce mois-ci. Elle a posé l'ongle de son pouce sur une dent pour me signifier qu'elle était à sec et qu'il ne fallait pas compter sur elle ! Il lui reste juste ce qu'il faut pour finir le mois ! La réception de Mardi dernier a, paraît-il, épuisé ses économies.
- Cela ne m'étonne pas, cria-t-il. Elle a des envies de grandeur ta mère ! Au lieu d'offrir une tasse de thé et des biscuits "Marie" comme font toutes ses connaissances, il lui faut du "Vermouth", de la pâtisserie de chez "Pastroudis" et "Tornazakis", des dattes fourrées et des marrons glacés... C'est pour cela que ses amies sont de plus en plus nombreuses à venir chez nous ! Aujourd'hui elles viennent avec leurs enfants, demain elles emmèneront leurs maris, tu verras !
Agacé, vociférant contre les abus, tout à fait relatifs, de ma mère, mon père disparut en me laissant seul sur place. Je rentrai chez moi inquiet et déçu, mais une heure plus tard, il revint à la maison, en affichant un grand sourire.
- Si on allait choisir ce pantalon ! me dit-il
Généreux mon père ! Il voulait à tout prix m'acheter un pantalon en étoffe anglaise, du beau, du solide, du "Hilt". Sensible et inquiet pour lui, je me posais mille questions... D'où a-t-il pris l'argent ? Tout à l'heure il était sur la paille ! Ne s'est-il pas endetté pour me faire plaisir ? Combien de temps lui faudra-t-il pour rembourser ? Avec ses goûts de luxe, il dépense trop mon père ! Ai-je le droit de le charger d'avantage ?
Sur les étagères, je cherchais des yeux le prix le plus bas. je l'ai trouvé, caché là-haut, comme s'il avait honte d'être découvert ! Un pantalon gris des plus ordinaires. Je l'ai montré du doigt.
- C'est celui-là que je veux !
- Mais non mon fils ! s'exclama mon père. Celui-là n'a pas de classe et il ne tiendra pas le coup ! Regarde comme il est gris et fade ? Dans une semaine il aura des bosses aux genoux et dans un mois il sera râpé à l'endroit où tu poses tes fesses !
Oh combien il eut raison ! Mais sur l'instant, dans un esprit d'économie, j'insistais pour le moins cher et mon père a fini par accepter. Je l'étrennai aussitôt et superbe, je rentrai fièrement chez moi en l'arborant aux regards admiratifs de mes voisins.
- Tu en imposes ! m'ont-ils dit en souriant
(Extraits du roman "Les derniers anges d'Alexandrie" de Marcel Fakhoury - paru en 2005 aux Éditions l'Harmattan - Paris)
 

marcel.fakhoury.fr
28/07/02