Alexandrie
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Brassens... Adieu
Brel... Alexandrie
Gribouille
Hommage à Marie-Thé Fakhoury
Alexandrie
Photos Divers

Les neuf marches de Sidi Gaber el Mehatta

Shareh Dara - Rue Dara

Mohattet el Raml - Station de Ramleh

Cecil Hôtel

1 - ALEXANDRIE LE DERNIER JOUR

2  - MON PREMIER PONTALON LONG

1 - ALEXANDRIE... LE DERNIER JOUR

Il est six heures du matin... La rue est silencieuse... Elle est enveloppée d'un calme qu'on ne lui connaît pas ! Comme il l'aime cette rue ! Comme il la regarde avec cette pointe de nostalgie au coeur ! Il la regarde sans doute pour la dernière fois ! Tout à l'heure, elle retrouvera ses couleurs naturelles... Celles des enfants jouant à la marelle et celles des marchands ambulants... Mais Marc ne sera plus là... La rue est déserte... Son visage ressemble désormais à celui de ses habitants... Par la force des choses, l'orchestre de variétés a été remplacé par un instrument monocorde...
Il n'y a plus un seul grec... Plus un seul italien... Ni arménien, ni maltais... Ni personne qui puisse lui rappeler toutes les années bonheur... Ils sont tous partis, vers un nouveau monde, vers un nouveau rêve : l'Australie, le Brésil, les Etats-Unis, le Canada... Et plus loin encore... Son père est venu s'asseoir près de lui. Il est triste mais ne le montre pas. Il a toujours eu une sacrée fierté cet homme là ! La mère se cache pour ne pas dévoiler son chagrin... Elle pleure dans un coin, et ne veut pas qu'il la voit ainsi. C'est le dernier jour ! Elle ne veut surtout pas lui faire de peine ! Bientôt, ce sont les voisins qui arrivent, puis les tantes, puis les cousins, puis les amis... Ses frères sont là aussi, un mouchoir à la main... Même Ayad, le repasseur du coin, est venu lui faire ses adieux ; lui qui ne sort jamais de sa minuscule boutique. Comme ce geste lui a fait plaisir ! Il n'aurait jamais pensé qu'on puisse l'aimer autant...
Ahmed est inquiet, comme il l'a toujours été. Il lui donne des conseils domestiques ; lui apprend comment on lave une chemise, comment on fait des oeufs au plat ou à la coque...
- Pas plus de trois minutes dans l'eau bouillante !
Pour la dernière fois, Marc lève la tête ; plusieurs voisins à moitié endormis, sont penchés à leurs fenêtres... Ils se sont levés pour lui, rien que pour lui... Il les aime tous ces gens ! Il les aime tous ces balcons et ces fenêtres d'où jaillissaient jadis la tendre "Canzonetta", les fortes senteurs orientales, les radios qui braillent, les disputes et les rires... C'était son quartier, sa rue à lui, avec tout le parfum de sa jeunesse et l'ombre des souvenirs ensevelis...
Le taxi est déjà là ! Quelques-uns s'accrochent encore à lui. Il les salue une dernière fois. Il embrasse et rassure ses frères. Il étreint son père qu'il ne reverra plus jamais... Il sanglote sur les joues de sa mère... Puis, il détourne son visage lentement, faiblement, comme on tourne la page finale d'une histoire dont on aurait tant voulu qu'elle demeurât inachevée... Éternelle...
Le taxi démarre. Il bifurque vers la station de Sidi-Gaber. Le tramway de 7h30 vient juste d'arriver. D'instinct, Marc continue à chercher une tête blonde à travers les vitres... Maintenant le taxi prend de la vitesse. Il devance le tramway et se dirige vers la gare de Ramleh. Il passe devant l'appartement d'Ibrahimieh, puis devant la grande porte du Lycée... Il a une pensée pour Nancy et pour ses amis : les Magisters. À la gare de Chatby, Marc demande au chauffeur de faire un tour par les cimetières... D'un pas nonchalant, il s'avance vers la tombe d'Elsa. Quelques jasmins ont poussé et la voix mélancolique du rossignol chante pour lui, rien que pour lui. Tout son passé est là, sous cette masse de pierres... Il caresse le marbre. Il ne veut pas fléchir et respire profondément, en pensant tout de même qu'ils auraient pu être deux dans ce taxi. Elle aurait eu vingt-cinq ans aujourd'hui... Mais le destin a voulu qu'il en fût autrement...
Il gémit devant l'aride désert du présent qui s'étend à ses pieds ; mais ses yeux levés vers le ciel, suivent la marche des nuages, ces feuilles éparses du livre des temps, où le doigt du destin inscrit les secrets de l'avenir et dessine les auréoles éternelles... Maintenant le taxi traverse la ville. Il passe devant la Banque, le British Institute et enfin devant l'appartement de Mr Robinson. Marc demande au chauffeur de s'arrêter un instant. Il penche la tête à travers la vitre arrière. Il lève les yeux, mais les volets sont clos. De loin, il aperçoit le concierge, mais celui-ci ne le voit pas. Il fait signe au chauffeur de continuer son chemin...
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Le bateau s'éloigne lentement, avec de grands bruits de sirènes. La ville disparait petit à petit. Elle prend la forme d'un point lumineux, comme un astre qui brille, comme une étoile qui scintille... Quelques centaines d'individus sont massés sur le pont, les yeux fixés sur ce qui reste encore. À chacun son histoire... à chacun ses souvenirs.
Marc embrasse d'un seul regard la mer, le ciel bleu et cette faible lumière qui s'accroche encore à lui. Il est perdu le doux aspect du printemps dans sa fraîche parure de fleurs nouvelles ; elle est obscurcie l'aube matinale. D'épais nuages les dérobent à sa vue à chaque instant qui passe. Le voilà jeté en dehors des sentiers lointains et pleins de charme qui conservent encore la trace de ses pas. Il n'y a plus devant lui qu'un espace plat et le bruit lugubre des vagues. Même le vol de l'albatros qui plane au-dessus du pont, lui semble fade et sans attrait...
Une enfant s'éloigne de la foule. Elle porte en elle toutes les couleurs que l'on retrouve là-bas : une mèche rouge henné sur des cheveux noirs et brillants, des yeux aussi verts que les cèdres du Liban, un collier d'argent autour du cou et la main bleue de Fatma, une robe mauve et des souliers blancs... Comme un bouquet de fleurs sauvages... Elle s'approche de Marc en esquissant un faible sourire. Elle lui tend une main menue, chaude et fragile... Ensemble, ils se dirigent vers l'arrière du bateau... Là où l'on aperçoit plus nettement les diagonales des vagues, en forme de deux bras grands ouverts. Ils demeurent ainsi, l'un à côté de l'autre, les yeux tournés vers l'absolu, tandis que le vent caresse leurs cheveux... Du doigt, il lui montre l'étoile qui scintille au loin, en lui murmurant à l'oreille :
- Tu vois là-bas ! Ce petit bout de lumière qui brille au fond de l'horizon ! C'est Alexandrie !

Marcel Fakhoury
Extraits du livre "Le Studio de Deborah" Éditions Jean Pierre Debbane (1991)

2 - MON PREMIER PANTALON LONG

Après les vacances scolaires, j'entrais dans ce fameux Lycée Français, un établissement laïc, où l'état d'esprit correspondait mieux à mon tempérament. Habitué aux coutumes des frères, le premier jour, je me présentais en classe vêtu d'un pantalon court, ce qui provoqua un rire général car mes camarades portaient tous des pantalons longs. À la fin de la journée, le professeur de français me mit tout de suite à l'aise en me faisant remarquer que si je voulais m'intégrer vite et ne pas être ridicule, il fallait que je coupe le cordon ombilical qui me liait encore aux usages des frères, autrement dit, porter des pantalons longs comme les autres, éviter de faire le signe de croix au début de chaque cours et surtout ne pas inscrire les lettres J.M.J. initiales de Jésus, Marie, Joseph, en haut d'une page d'écriture.
Rentré chez moi, je me précipitais au café de la rue d'Aboukir, situé près de la gare de Sidi Gaber, pour me confier à mon père qui venait souvent dans ce lieu boire un café et jouer au trictrac avec ses amis. Je me rendais à cet endroit seulement quand j'avais des soucis. Je savais donc que ma présence ici n'allait pas plaire à mon père. Tandis que je le cherchais des yeux, l'un de ses amis me fit signe qu'il était sur la terrasse. Souriant et décontracté, mon père fumait une "Coutarelli" et commençait à peine sa partie de trictrac. Dès qu'il m'aperçut, il fronça les sourcils et me demanda sèchement de ne pas l'interrompre avant qu'il ait fini sa partie. Il me fit attendre un certain temps, puis, voyant que je ne tenais pas en place, il demanda au "ahwagui", le cafetier, de me servir un café "mazbout", à peine sucré, et de le marquer sur son ardoise.
- Moins je te vois ici mon fils, mieux je me porte, me dit-il sans lever les yeux de ses pions. Alors ! Qu'est-ce qui t'amène ? me demanda-t-il.
Je lui fis part de mes soucis, en lui expliquant que j'étais le seul élève de la classe à porter encore des pantalons courts. Après m'avoir écouté, mon père leva les yeux vers moi et me regarda en ricanant. Puis, comme il le fait d'habitude quand il est fauché, il retourna les revers de ses poches pour me montrer qu'il n'avait pas une piastre sur lui.
- Regarde mes poches fiston ! Plus net que ça tu meurs ! "Nedif !", propre ! me dit-il. L'intérieur est un désert ! Même une mite ne s'y hasarderait pas, elle crèverait de faim !
- Papa ! ai-je insisté. S'il te plaît, fais quelque chose pour moi. je ne pourrais plus me présenter à nouveau dans cette tenue ! J'ai quinze ans papa !
- Pourquoi tu t'en prends toujours à moi, fils ? Sollicite ta mère de temps en temps !
- C'est déjà fait papa ! Maman ne peut rien faire pour moi ce mois-ci. Elle a posé l'ongle de son pouce sur une dent pour me signifier qu'elle était à sec et qu'il ne fallait pas compter sur elle ! Il lui reste juste ce qu'il faut pour finir le mois ! La réception de Mardi dernier a, paraît-il, épuisé ses économies.
- Cela ne m'étonne pas, cria-t-il. Elle a des envies de grandeur ta mère ! Au lieu d'offrir une tasse de thé et des biscuits "Marie" comme font toutes ses connaissances, il lui faut du "Vermouth", de la pâtisserie de chez "Pastroudis" et "Tornazakis", des dattes fourrées et des marrons glacés... C'est pour cela que ses amies sont de plus en plus nombreuses à venir chez nous ! Aujourd'hui elles viennent avec leurs enfants, demain elles emmèneront leurs maris, tu verras !
Agacé, vociférant contre les abus, tout à fait relatifs, de ma mère, mon père disparut en me laissant seul sur place. Je rentrai chez moi inquiet et déçu, mais une heure plus tard, il revint à la maison, en affichant un grand sourire.
- Si on allait choisir ce pantalon ! me dit-il
Généreux mon père ! Il voulait à tout prix m'acheter un pantalon en étoffe anglaise, du beau, du solide, du "Hilt". Sensible et inquiet pour lui, je me posais mille questions... D'où a-t-il pris l'argent ? Tout à l'heure il était sur la paille ! Ne s'est-il pas endetté pour me faire plaisir ? Combien de temps lui faudra-t-il pour rembourser ? Avec ses goûts de luxe, il dépense trop mon père ! Ai-je le droit de le charger d'avantage ?
Sur les étagères, je cherchais des yeux le prix le plus bas. je l'ai trouvé, caché là-haut, comme s'il avait honte d'être découvert ! Un pantalon gris des plus ordinaires. Je l'ai montré du doigt.
- C'est celui-là que je veux !
- Mais non mon fils ! s'exclama mon père. Celui-là n'a pas de classe et il ne tiendra pas le coup ! Regarde comme il est gris et fade ? Dans une semaine il aura des bosses aux genoux et dans un mois il sera râpé à l'endroit où tu poses tes fesses !
Oh combien il eut raison ! Mais sur l'instant, dans un esprit d'économie, j'insistais pour le moins cher et mon père a fini par accepter. Je l'étrennai aussitôt et superbe, je rentrai fièrement chez moi en l'arborant aux regards admiratifs de mes voisins.
- Tu en imposes ! m'ont-ils dit en souriant

(Extraits du roman "Les derniers anges d'Alexandrie" de Marcel Fakhoury - paru en 2005 aux Éditions l'Harmattan - Paris)

 

 

marcel.fakhoury.fr
28/07/02