ALEXANDRIE... LE DERNIER JOUR
Il est six heures du matin... La rue est silencieuse... Elle est enveloppée d'un calme qu'on ne lui connaît pas ! Comme il l'aime cette rue ! Comme il la regarde avec cette pointe de nostalgie au coeur ! Il la regarde sans doute pour la dernière fois ! Tout à l'heure, elle retrouvera ses couleurs naturelles... Celles des enfants jouant à la marelle et celles des marchands ambulants... Mais Marc ne sera plus là... La rue est déserte... Son visage ressemble désormais à celui de ses habitants... Par la force des choses, l'orchestre de variétés a été remplacé par un instrument monocorde...
Il n'y a plus un seul grec... Plus un seul italien... Ni arménien, ni maltais... Ni personne qui puisse lui rappeler toutes les années bonheur... Ils sont tous partis, vers un nouveau monde, vers un nouveau rêve : l'Australie, le Brésil, les Etats-Unis, le Canada... Et plus loin encore... Son père est venu s'asseoir près de lui. Il est triste mais ne le montre pas. Il a toujours eu une sacrée fierté cet homme là ! La mère se cache pour ne pas dévoiler son chagrin... Elle pleure dans un coin, et ne veut pas qu'il la voit ainsi. C'est le dernier jour ! Elle ne veut surtout pas lui faire de peine ! Bientôt, ce sont les voisins qui arrivent, puis les tantes, puis les cousins, puis les amis... Ses frères sont là aussi, un mouchoir à la main... Même Ayad, le repasseur du coin, est venu lui faire ses adieux ; lui qui ne sort jamais de sa minuscule boutique. Comme ce geste lui a fait plaisir ! Il n'aurait jamais pensé qu'on puisse l'aimer autant...
Ahmed est inquiet, comme il l'a toujours été. Il lui donne des conseils domestiques ; lui apprend comment on lave une chemise, comment on fait des oeufs au plat ou à la coque...
- Pas plus de trois minutes dans l'eau bouillante !
Pour la dernière fois, Marc lève la tête ; plusieurs voisins à moitié endormis, sont penchés à leurs fenêtres... Ils se sont levés pour lui, rien que pour lui... Il les aime tous ces gens ! Il les aime tous ces balcons et ces fenêtres d'où jaillissaient jadis la tendre "Canzonetta", les fortes senteurs orientales, les radios qui braillent, les disputes et les rires... C'était son quartier, sa rue à lui, avec tout le parfum de sa jeunesse et l'ombre des souvenirs ensevelis...
Le taxi est déjà là ! Quelques-uns s'accrochent encore à lui. Il les salue une dernière fois. Il embrasse et rassure ses frères. Il étreint son père qu'il ne reverra plus jamais... Il sanglote sur les joues de sa mère... Puis, il détourne son visage lentement, faiblement, comme on tourne la page finale d'une histoire dont on aurait tant voulu qu'elle demeurât inachevée... Éternelle...
Le taxi démarre. Il bifurque vers la station de Sidi-Gaber. Le tramway de 7h30 vient juste d'arriver. D'instinct, Marc continue à chercher une tête blonde à travers les vitres... Maintenant le taxi prend de la vitesse. Il devance le tramway et se dirige vers la gare de Ramleh. Il passe devant l'appartement d'Ibrahimieh, puis devant la grande porte du Lycée... Il a une pensée pour Nancy et pour ses amis : les Magisters. À la gare de Chatby, Marc demande au chauffeur de faire un tour par les cimetières... D'un pas nonchalant, il s'avance vers la tombe d'Elsa. Quelques jasmins ont poussé et la voix mélancolique du rossignol chante pour lui, rien que pour lui. Tout son passé est là, sous cette masse de pierres... Il caresse le marbre. Il ne veut pas fléchir et respire profondément, en pensant tout de même qu'ils auraient pu être deux dans ce taxi. Elle aurait eu vingt-cinq ans aujourd'hui... Mais le destin a voulu qu'il en fût autrement...
Il gémit devant l'aride désert du présent qui s'étend à ses pieds ; mais ses yeux levés vers le ciel, suivent la marche des nuages, ces feuilles éparses du livre des temps, où le doigt du destin inscrit les secrets de l'avenir et dessine les auréoles éternelles... Maintenant le taxi traverse la ville. Il passe devant la Banque, le British Institute et enfin devant l'appartement de Mr Robinson. Marc demande au chauffeur de s'arrêter un instant. Il penche la tête à travers la vitre arrière. Il lève les yeux, mais les volets sont clos. De loin, il aperçoit le concierge, mais celui-ci ne le voit pas. Il fait signe au chauffeur de continuer son chemin...
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Le bateau s'éloigne lentement, avec de grands bruits de sirènes. La ville disparait petit à petit. Elle prend la forme d'un point lumineux, comme un astre qui brille, comme une étoile qui scintille... Quelques centaines d'individus sont massés sur le pont, les yeux fixés sur ce qui reste encore. À chacun son histoire... à chacun ses souvenirs.
Marc embrasse d'un seul regard la mer, le ciel bleu et cette faible lumière qui s'accroche encore à lui. Il est perdu le doux aspect du printemps dans sa fraîche parure de fleurs nouvelles ; elle est obscurcie l'aube matinale. D'épais nuages les dérobent à sa vue à chaque instant qui passe. Le voilà jeté en dehors des sentiers lointains et pleins de charme qui conservent encore la trace de ses pas. Il n'y a plus devant lui qu'un espace plat et le bruit lugubre des vagues. Même le vol de l'albatros qui plane au-dessus du pont, lui semble fade et sans attrait...
Une enfant s'éloigne de la foule. Elle porte en elle toutes les couleurs que l'on retrouve là-bas : une mèche rouge henné sur des cheveux noirs et brillants, des yeux aussi verts que les cèdres du Liban, un collier d'argent autour du cou et la main bleue de Fatma, une robe mauve et des souliers blancs... Comme un bouquet de fleurs sauvages... Elle s'approche de Marc en esquissant un faible sourire. Elle lui tend une main menue, chaude et fragile... Ensemble, ils se dirigent vers l'arrière du bateau... Là où l'on aperçoit plus nettement les diagonales des vagues, en forme de deux bras grands ouverts. Ils demeurent ainsi, l'un à côté de l'autre, les yeux tournés vers l'absolu, tandis que le vent caresse leurs cheveux... Du doigt, il lui montre l'étoile qui scintille au loin, en lui murmurant à l'oreille :
- Tu vois là-bas ! Ce petit bout de lumière qui brille au fond de l'horizon ! C'est Alexandrie !
Marcel Fakhoury
Extraits du livre "Le Studio de Deborah" Éditions Jean Pierre Debbane (1991)
NE ME SECOUEZ PAS. JE SUIS PLEIN DE LARMES.
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"C'est sur la peau de mon coeur que l'on trouverait des rides. Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n'étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu'est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes." (HENRI CALET)